Le constat est sans appel dans le milieu du capital-risque : au Maroc, de nombreuses startups échouent à franchir le cap de la série A non pas par manque d’innovation, mais par l’étroitesse de leur marché domestique et une déconnexion avec les réseaux d’investissement internationaux. Historiquement, les fondateurs marocains se sont tournés naturellement vers le marché local ou l’Afrique francophone, négligeant souvent le gisement de croissance situé à seulement 14 kilomètres des côtes nationales. Pourtant, l’intégration des marchés espagnol et portugais représente un bassin de consommateurs et de capitaux bien plus vaste, capable d’accélérer drastiquement la scalabilité des solutions “Made in Morocco”. L’erreur classique consiste à attendre une maturité totale avant de prospecter ces marchés, alors que la structuration d’une alliance technologique trilatérale entre Rabat, Madrid et Lisbonne est désormais une priorité institutionnelle portée par l’échéance de 2030.
L’IA comme levier de compétitivité et critères de sélection des VC
L’un des enseignements majeurs des échanges lors de cette rencontre concerne la spécialisation technologique, particulièrement autour de l’intelligence artificielle (IA). Sous l’impulsion de la stratégie “AI Made in Morocco”, le ministère de la Transition Numérique et de la Réforme de l’Administration structure une offre destinée à rendre les startups locales plus “investissables” pour les fonds de capital-risque (VC) ibériques. Pour un entrepreneur, cela signifie que la simple numérisation de services ne suffit plus pour séduire les investisseurs espagnols ou portugais. Ces derniers recherchent des solutions dotées d’une couche d’IA robuste, capable de traiter des données complexes pour optimiser les chaînes logistiques ou les services financiers, des secteurs en pleine mutation à l’approche de la Coupe du Monde 2030.
Les fonds de capital-risque présents ont réitéré des critères de sélection de plus en plus standardisés à l’échelle européenne. Au-delà de la technologie, c’est la capacité de l’équipe fondatrice à démontrer un “product-market fit” transfrontalier qui est scrutée. Une startup marocaine doit prouver que son modèle peut être répliqué à Madrid ou Lisbonne sans refonte totale de son architecture logicielle. Les mécanismes nationaux, à l’instar du Réseau Jazari, interviennent ici pour accélérer cette mise en conformité et faciliter l’accès à ces nouveaux marchés. Ce dispositif ne se limite pas à un simple accompagnement théorique ; il vise à structurer les entreprises pour qu’elles répondent aux exigences de due diligence des investisseurs internationaux, réduisant ainsi le temps nécessaire entre la prise de contact et le “closing” de la levée de fonds.
Enfin, la convergence des trois économies vers 2030 impose une réflexion sur l’interopérabilité des solutions. Les startups opérant dans la fintech, la mobilité ou la cybersécurité ont tout intérêt à intégrer dès leur phase de développement les normes réglementaires européennes (comme le RGPD). Les discussions ont souligné que le Maroc n’est plus seulement perçu comme un marché de test, mais comme un carrefour stratégique euro-africain. Pour l’entrepreneur, l’enjeu est de se positionner comme le pont technologique capable de traduire les besoins européens en solutions adaptées au contexte africain, tout en conservant une base de coûts opérationnels compétitive au Maroc.
Accès au marché ibérique : au-delà du financement, la synergie opérationnelle
L’initiative Iberia–Morocco StartUp Connect n’est pas uniquement une plateforme de financement ; c’est un levier opérationnel pour briser les barrières à l’entrée du marché ibérique. La participation de Glovo comme initiateur de l’événement illustre parfaitement cette dynamique de collaboration entre “Big Tech” et écosystèmes locaux. Pour une startup en phase de croissance, s’adosser à des partenaires industriels ou technologiques déjà établis en Espagne et au Portugal est souvent plus efficace qu’une prospection commerciale isolée. Ces partenariats permettent de bénéficier de réseaux de distribution existants et d’une crédibilité immédiate auprès des clients institutionnels européens.
La perspective de la Coupe du Monde 2030 agit ici comme un accélérateur de commandes publiques et privées. Les infrastructures, le tourisme intelligent (Smart Tourism) et la gestion des flux de supporters vont nécessiter des solutions innovantes à un rythme industriel. Les entrepreneurs marocains doivent anticiper ces besoins en nouant des alliances avec des startups ou des PME technologiques espagnoles et portugaises. L’objectif est de former des consortiums mixtes capables de répondre à des appels d’offres de grande envergure. Cette approche collaborative permet de mutualiser les risques et de combiner l’agilité des startups marocaines avec l’expérience normative des entreprises européennes.
Sur le plan de l’investissement, les sessions de pitch organisées ont mis en lumière des entreprises tech marocaines à des stades de développement avancés. Pour un fondateur, la préparation à ces rencontres nécessite une rigueur analytique extrême. Les investisseurs ibériques, bien que géographiquement proches, opèrent dans un environnement où la transparence financière et la clarté de la vision stratégique sont non négociables. Ils ne financent pas seulement une idée, mais une capacité d’exécution à l’international. Le passage par des campus comme StartGate à l’UM6P permet justement de polir ces discours et de confronter les modèles économiques à la réalité des exigences du capital-risque européen.
Structuration et accompagnement : les dispositifs pour scaler plus vite
Le succès d’une expansion vers l’axe ibérique repose également sur la maîtrise des outils d’accompagnement mis en place par l’État et ses partenaires. Le déploiement de la stratégie nationale autour de l’IA et de l’innovation ne se limite pas à des déclarations d’intention. Le Réseau Jazari, mentionné comme un pilier de cette dynamique, est conçu pour offrir aux jeunes pousses innovantes les ressources nécessaires pour accélérer leur structuration. Pour un entrepreneur, cela signifie avoir accès à des mentors spécialisés, à des infrastructures de test et à une mise en relation directe avec des donneurs d’ordres. L’erreur serait de considérer ces dispositifs comme de simples incubateurs classiques ; il s’agit de véritables accélérateurs de business orientés vers l’impact marché.
La ministre de la Transition Numérique a insisté sur l’importance de construire un écosystème startup compétitif et ancré dans les réalités technologiques actuelles. Cela implique pour les entreprises locales une mise à jour constante de leurs compétences techniques et managériales. Le recrutement de talents capables d’évoluer dans un environnement multiculturel et multilingue (Arabe, Français, Espagnol, Anglais) devient un facteur critique de succès. Les startups qui réussiront à tirer profit de l’axe Maroc-Ibérie sont celles qui investiront massivement dans leur capital humain pour s’aligner sur les standards de productivité européens tout en conservant leur agilité intrinsèque.
Enfin, l’attractivité du Maroc en tant que destination d’investissement technologique est désormais un argument de vente majeur auprès des partenaires étrangers. Le pays offre un cadre stable, des incitations fiscales pour l’innovation et une proximité géographique qui réduit les coûts logistiques et de communication. Pour un entrepreneur marocain, cela signifie qu’il dispose d’un avantage comparatif sérieux pour attirer des co-fondateurs ou des investisseurs européens désireux de s’implanter sur le continent africain via une plateforme sécurisée et dynamique. L’agenda partagé de coopération technologique dessiné lors de cet événement constitue ainsi le socle d’une nouvelle ère de croissance pour les startups du Royaume.
L’horizon 2030 n’est pas une simple date symbolique, mais un compte à rebours pour la mise à niveau technique de nos entreprises. L’étape d’après, pour tout fondateur ambitieux, consiste à intégrer les réseaux de business angels et de capital-risque à Madrid et Lisbonne dès maintenant, sans attendre que les appels d’offres de la Coupe du Monde ne soient publiés. Ce que les incubateurs oublient souvent de dire, c’est que la proximité géographique ne garantit pas la réussite commerciale : seule une préparation rigoureuse aux standards de gouvernance européens permettra aux startups marocaines de transformer ces opportunités diplomatiques en contrats réels et en levées de fonds structurantes.