L’industrie mondiale du Private Equity a définitivement tourné la page de l’abondance monétaire. En 2026, l’enjeu n’est plus d’arbitrer entre dette bon marché et ingénierie financière sophistiquée, mais de sélectionner des actifs capables de générer une croissance réelle, mesurable et durable. Le dernier rapport mondial de Forvis Mazars met en évidence une recomposition profonde des priorités d’investissement, avec des implications directes pour les écosystèmes entrepreneuriaux marocain et africain. Les flux de capitaux restent importants, portés par un niveau de liquidités disponibles historiquement élevé. En revanche, leur allocation obéit désormais à une logique beaucoup plus exigeante. La performance opérationnelle, la qualité du leadership, la robustesse technologique et la capacité d’expansion régionale deviennent les critères structurants des décisions d’investissement. Pour les fondateurs et dirigeants de scale-ups, la lecture de ces signaux n’est plus optionnelle. Elle conditionne l’accès au capital dans les années à venir.
Après plusieurs exercices marqués par l’inflation, la hausse des taux et l’instabilité géopolitique, les investisseurs institutionnels retrouvent une capacité d’initiative. Cette reprise reste néanmoins sélective. Les General Partners ne cherchent plus à multiplier les opérations, mais à renforcer la qualité stratégique de leurs portefeuilles. Cette évolution redessine la hiérarchie des stratégies, des secteurs et des géographies.
Le capital-croissance s’impose comme pilier central des stratégies d’investissement
La transformation la plus structurante observée en 2026 concerne la nature même des opérations privilégiées par les fonds. Longtemps dominé par les opérations de rachat à effet de levier, le marché du Private Equity bascule désormais vers une logique de financement de la croissance.
Les résultats de l’enquête menée par Forvis Mazars auprès de plus de 800 professionnels de l’investissement sont sans ambiguïté. Le capital-croissance devient la stratégie dominante, devant les LBO et le capital-risque traditionnel.
Tableau 1 : Stratégies d’investissement prioritaires en 2026
| Stratégie d’investissement | % des répondants (2026) | Tendance |
|---|---|---|
| Growth Capital (Capital-croissance) | 73 % | Opportunité majeure |
| Leveraged Buyouts (LBO) | 49 % | En recul relatif |
| Venture Capital | 44 % | Stable mais plus sélectif |
| Private Debt | 36 % | Alternative de financement |
| Infrastructure | 30 % | En progression |
| Pre-IPO | 20 % | Fenêtres limitées |
| Distressed | 14 % | Segment de niche |
Cette hiérarchie traduit un changement profond de philosophie. Le recours massif à l’endettement perd de son attractivité dans un environnement de taux durablement plus élevés. Les fonds privilégient désormais des modèles capables de générer une croissance organique, soutenue par des investissements ciblés dans les marchés, les produits et les talents.
Pour les entreprises marocaines en phase de scale-up, ce basculement constitue un signal favorable. Les investisseurs recherchent des structures ayant dépassé le stade de la preuve de concept, disposant de premiers revenus récurrents et capables d’absorber des tickets de financement orientés vers l’expansion. La perspective d’une introduction en bourse reste en revanche marginale à court terme, ce qui renforce l’intérêt des trajectoires de consolidation progressive.
La technologie redevient le moteur transversal de la création de valeur
Sur le plan sectoriel, l’année 2026 marque un retour net de la technologie en tête des priorités d’investissement. Après une période durant laquelle les services financiers avaient temporairement concentré l’attention, les investisseurs repositionnent la Tech comme socle transversal de performance.
Le secteur TMT (Technologies, Médias et Télécoms) est cité par 58 % des répondants, devant les services financiers, qui restent néanmoins très attractifs.
Tableau 2 : Top 5 des secteurs les plus convoités en 2026
| Rang | Secteur | % d’intérêt | Lecture stratégique |
|---|---|---|---|
| 1 | Tech & Télécoms (TMT) | 58 % | Accélération digitale et IA |
| 2 | Services financiers | 57 % | Fintech et inclusion financière |
| 3 | Biens de consommation & Retail | 42 % | Marques résilientes |
| 4 | Énergie & Infrastructures | 40 % | Transition énergétique |
| 5 | Santé & Assurance | 38 % | Stabilité et prévisibilité |
Cette dynamique ne se limite pas aux entreprises technologiques au sens strict. Le rapport insiste sur la recherche de solutions capables de transformer en profondeur les secteurs traditionnels. Les outils d’automatisation, de gestion de données, d’intelligence artificielle ou de cybersécurité sont perçus comme des leviers de productivité et de différenciation durable.
Pour les start-up marocaines positionnées en B2B, cette lecture ouvre des perspectives concrètes. La capacité à adresser les besoins des industries, de l’agriculture, de la logistique ou des services financiers locaux devient un facteur clé d’attractivité. La technologie n’est plus évaluée comme un produit autonome, mais comme un catalyseur de performance opérationnelle.
L’Afrique, pari assumé sur la croissance domestique
L’analyse géographique du rapport Forvis Mazars met en lumière une singularité africaine. Contrairement à l’Asie ou à l’Amérique latine, où la croissance est souvent conditionnée par l’accès aux marchés occidentaux, l’Afrique se distingue par la prépondérance de la demande intérieure. Les investisseurs qui s’y positionnent misent sur l’émergence progressive d’une classe moyenne, la structuration des marchés locaux et la montée en gamme des services. Cette orientation confère aux économies africaines une trajectoire spécifique, moins dépendante des cycles externes.
Le rapport identifie trois destinations prioritaires sur le continent : l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Maroc. Ce dernier est perçu comme un point d’ancrage stable, offrant un environnement réglementaire lisible, des infrastructures solides et une position stratégique entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. Le cas d’AfricInvest est cité comme illustration d’une approche fondée sur l’accompagnement transfrontalier. L’enjeu ne réside plus uniquement dans l’investissement financier, mais dans la capacité à activer des réseaux, structurer des équipes locales et sécuriser les trajectoires de développement régional. Pour les dirigeants marocains, cette reconnaissance renforce la nécessité de penser leur croissance à l’échelle continentale. Les projets exclusivement orientés vers l’exportation européenne apparaissent moins différenciants que ceux capables de capter la dynamique des marchés africains.
La création de valeur passe désormais par l’excellence opérationnelle
La difficulté persistante des sorties constitue l’un des points de tension majeurs du marché. Les opérations de cession restent complexes, qu’il s’agisse d’introductions en bourse ou de ventes à des acquéreurs stratégiques. Cette situation allonge mécaniquement la durée de détention des participations. Face à cette contrainte, les fonds réorientent leurs efforts vers la création de valeur interne. L’ingénierie financière cède la place à une implication opérationnelle renforcée, qui transforme les investisseurs en partenaires stratégiques de long terme.
Tableau 3 : Leviers prioritaires de création de valeur activés par les fonds
| Levier d’action | % d’utilisation prioritaire |
|---|---|
| Soutien à l’exécution de la stratégie de croissance | 50 % |
| Sélection et renforcement de l’équipe dirigeante | 47 % |
| Mise en place de KPIs et reporting rigoureux | 45 % |
| Amélioration de la performance opérationnelle | 42 % |
| Benchmarking sectoriel | 40 % |
Ces priorités traduisent une attente claire vis-à-vis des dirigeants. La crédibilité d’un projet repose désormais autant sur la qualité de l’équipe que sur la clarté des indicateurs de pilotage. L’absence de reporting financier fiable constitue un facteur éliminatoire pour une part significative des investisseurs.
Cette exigence renforce la professionnalisation des relations entre fonds et entreprises. Les dirigeants sont attendus sur leur capacité à structurer des organisations résilientes, capables de tenir une trajectoire de croissance sur plusieurs années, indépendamment des conditions de marché.
L’allongement du temps d’investissement consacre le capital patient
L’évolution des horizons temporels constitue l’un des marqueurs les plus significatifs du Private Equity en 2026. Les fonds adaptent leurs structures pour faire face à la rareté des sorties rapides, en privilégiant des véhicules d’investissement plus longs.
Les données du rapport illustrent cette inflexion stratégique.
Réaction des firmes de Private Equity face aux défis de marché
| Adaptation stratégique | 2025 | 2026 |
|---|---|---|
| Extension de la durée de vie des fonds | 54 % | 69 % |
| Report des investissements | 33 % | 15 % |
La hausse marquée des extensions de durée de vie traduit une volonté d’investir malgré les incertitudes, tout en accordant davantage de temps à la création de valeur. À l’inverse, le recul du report d’investissements confirme que les fonds ne souhaitent pas rester en retrait, mais redéfinir les conditions de leur engagement.
Cette tendance ouvre la voie à des horizons d’investissement pouvant atteindre quinze à dix-huit ans. Pour les entrepreneurs, elle implique une relation durable avec leurs investisseurs, fondée sur l’alignement stratégique et la gouvernance partagée.
L’intelligence artificielle, outil de productivité avant tout
L’intelligence artificielle occupe une place centrale dans les discours, mais le rapport Forvis Mazars adopte une approche pragmatique. Les investisseurs l’envisagent avant tout comme un levier d’efficacité opérationnelle, et non comme un substitut au jugement humain. Les usages les plus répandus concernent le sourcing des opportunités, l’analyse de données et l’optimisation des performances des participations. En revanche, l’analyse des risques reste majoritairement confiée à l’expertise humaine, considérée comme un actif stratégique non substituable.
Cette prudence se reflète également dans l’attention portée aux risques de gouvernance et de cybersécurité. L’utilisation non encadrée d’outils d’IA au sein des organisations est identifiée comme un facteur de vulnérabilité, susceptible d’affecter la valorisation des entreprises.
Pour les start-up technologiques, cette lecture impose un double niveau d’exigence. L’innovation reste attendue, mais elle doit s’inscrire dans un cadre de contrôle, de conformité et de transparence compatible avec les standards des investisseurs institutionnels.
Consultez le rapport complet ci-après :