[RAPPORT] Digital Africa – « Understanding Startup Support in Africa » : l’écosystème des incubateurs face à sa crise de légitimité


Le rapport « Understanding Startup Support in Africa » de Digital Africa et Sendemo met en évidence une contradiction majeure : jamais le continent n’a compté autant de structures d’accompagnement, mais rarement leur impact réel sur la création de startups à forte croissance n’a été aussi questionné. Derrière la multiplication des incubateurs et accélérateurs, c’est tout un modèle économique et stratégique qui apparaît aujourd’hui en décalage avec les besoins des entrepreneurs.

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[RAPPORT] Digital Africa – « Understanding Startup Support in Africa » : l’écosystème des incubateurs face a sa crise de legitimite l Start-up.ma

L’écosystème technologique africain s’est structuré autour d’un postulat simple : multiplier les dispositifs d’accompagnement pour accélérer la création d’entreprises innovantes. Incubateurs, accélérateurs, hubs et programmes publics se sont ainsi imposés comme les piliers d’un récit dominant, celui d’un continent en train de bâtir ses propres champions technologiques. En une décennie, plus de 1 200 structures de soutien aux startups ont vu le jour, couvrant l’ensemble des régions africaines. Le rapport « Understanding Startup Support in Africa » apporte un contrepoint radical à cette narration. L’étude, fondée sur des enquêtes quantitatives, des entretiens avec des fondateurs et une analyse comparative internationale, met en lumière un désalignement profond entre ces structures et leur mission initiale. Leur multiplication n’a pas entraîné une augmentation proportionnelle du nombre de startups performantes. Au contraire, elle a généré une fragmentation, une dilution des ressources et une perte de crédibilité auprès des entrepreneurs.

Un modèle économique structurellement fragile qui détourne les organisations de leur mission

Le premier constat du rapport concerne la fragilité financière des structures d’accompagnement. La quasi-totalité d’entre elles sont conçues comme des entités indépendantes, supposées atteindre un équilibre économique. Dans les faits, seules 30 % parviennent à être rentables, tandis que 70 % dépendent de financements extérieurs, principalement issus de bailleurs internationaux. Ce déséquilibre structurel crée une tension permanente entre mission et survie. Les structures doivent simultanément accompagner des entrepreneurs souvent non solvables et générer des revenus pour financer leurs opérations. Cette contradiction produit des effets mécaniques : diversification des activités, multiplication des programmes et dépendance accrue à des contrats de conseil.

Ainsi, une majorité d’organisations tirent désormais une part significative de leurs revenus d’activités de consulting, souvent éloignées de leur cœur de mission. Le résultat est une dérive progressive. Les ressources humaines, déjà limitées à des équipes restreintes, sont dispersées sur plusieurs activités. L’accompagnement des entrepreneurs devient une activité parmi d’autres, et non plus la priorité stratégique. Cette situation conduit à une perte de cohérence dans les offres proposées et à une dilution de la valeur créée.

Une confusion stratégique qui empêche toute spécialisation

Le rapport souligne une deuxième faiblesse majeure : l’absence de positionnement clair. Les structures d’accompagnement africaines tentent souvent de couvrir un spectre trop large d’activités et de publics. Une grande majorité accompagne simultanément des PME traditionnelles et today’s startups à forte croissance, tandis qu’une part significative intervient également auprès de micro-entrepreneurs ou d’acteurs informels. Cette confusion n’est pas anodine. Elle traduit une incompréhension des besoins spécifiques des startups technologiques, qui se distinguent fondamentalement des PME classiques par leur modèle de croissance, leur accès au financement et leur besoin d’accompagnement.

En cherchant à servir tous les segments, les structures perdent en expertise et en efficacité. Plus de la moitié des organisations déclarent ainsi mener de front plusieurs missions : formation entrepreneuriale, développement de l’écosystème, soutien aux PME et accompagnement de startups à fort potentiel. Ce cumul d’objectifs, combiné à des ressources limitées, empêche toute spécialisation réelle et réduit la qualité des services proposés.

Une logique programmatique incompatible avec la réussite des startups

Le modèle économique dominant des structures d’accompagnement repose sur la mise en œuvre de programmes financés par des partenaires publics ou privés. Cette logique entraîne une standardisation des offres et une focalisation sur des indicateurs de court terme. Dans la pratique, la majorité des structures génèrent leurs revenus en exécutant des programmes pour des bailleurs, et beaucoup en déploient plusieurs chaque année. Ces programmes, souvent limités à quelques mois, imposent des objectifs quantitatifs immédiats, comme le nombre de participants ou de formations dispensées, au détriment d’un suivi de long terme.

Cette approche est en contradiction avec la réalité de la création d’entreprise. Construire une startup nécessite du temps, un accompagnement continu et un accès progressif à des ressources clés. Or, la plupart des programmes s’arrêtent avant que les résultats économiques puissent être mesurés. Le suivi post-programme reste l’exception, alors qu’il devrait constituer la norme. Ce décalage entre temporalité des programmes et cycle de développement des entreprises contribue à limiter l’impact réel des dispositifs d’accompagnement.

Une perte de crédibilité auprès des fondateurs

Le jugement des entrepreneurs constitue l’indicateur le plus critique. Une large majorité de fondateurs estime que les structures d’accompagnement ne leur apportent pas de valeur significative en matière de réseau ou d’opportunités commerciales. Plusieurs facteurs expliquent cette perception. Les programmes sont souvent jugés trop génériques, avec des contenus standardisés inspirés de modèles internationaux peu adaptés aux réalités locales.

Les cohortes regroupent des profils hétérogènes, allant de porteurs de projets débutants à des entrepreneurs expérimentés, ce qui limite la pertinence des échanges. Le manque de ressources et d’expertise constitue également un frein. Les équipes réduites et les contraintes budgétaires empêchent de mobiliser des experts de haut niveau capables d’accompagner des projets complexes. En conséquence, les fondateurs les plus avancés se détournent de ces structures, réduisant encore leur capacité à démontrer des résultats.

Une géographie de l’innovation profondément inégale

Le rapport insiste sur l’hétérogénéité des écosystèmes africains. L’Afrique ne constitue pas un bloc homogène, et les conditions de développement des startups varient fortement selon les pays. L’accès au capital, la qualité des infrastructures, la profondeur des marchés ou encore le niveau de formation des talents influencent directement les trajectoires entrepreneuriales. Cette diversité se traduit par une concentration des financements. Une part majoritaire des investissements en capital-risque est captée par un nombre très limité de pays. À l’inverse, certaines régions restent marginalisées malgré un potentiel important.

Le rapport identifie plusieurs groupes de pays selon leur niveau de maturité. Les marchés les plus avancés bénéficient d’écosystèmes structurés, avec des chaînes de valeur complètes et des acteurs diversifiés. D’autres se situent dans une phase intermédiaire, nécessitant la création de ponts entre différents segments économiques. Enfin, certains marchés restent à construire, avec des besoins fondamentaux en matière d’infrastructures et de financement. Cette diversité rend inopérante toute approche standardisée de l’accompagnement entrepreneurial.

Une minorité de modèles performants qui redéfinissent les standards

Malgré ces constats critiques, le rapport met en évidence l’existence de structures performantes. Une minorité très restreinte d’organisations a démontré sa capacité à soutenir des startups à forte croissance. Ces structures partagent plusieurs caractéristiques. Elles adoptent un positionnement clair, ciblent des profils précis de fondateurs et alignent leur modèle économique sur la réussite des startups. Certaines prennent des participations au capital des entreprises accompagnées, créant ainsi un lien direct entre leur performance et celle des entrepreneurs.

D’autres adoptent des modèles de « venture builder », en construisant directement des projets avec des équipes dédiées et des ressources importantes. Ces structures investissent davantage de capital, mobilisent des expertises internes et accompagnent les startups sur des périodes plus longues. Le point commun de ces modèles réside dans leur orientation business. L’accompagnement ne se limite pas à la formation ou au mentorat, mais vise directement la création de valeur économique.

Vers une transformation structurelle des dispositifs d’accompagnement

Le rapport appelle à une refonte profonde des structures d’accompagnement en Afrique. Cette transformation passe d’abord par une clarification des missions. Les organisations doivent choisir entre différents rôles : formation entrepreneuriale, soutien aux PME ou accompagnement de startups à forte croissance. La coexistence de ces missions au sein d’une même structure apparaît comme un facteur d’inefficacité. La question du modèle économique est également centrale. La dépendance aux financements externes doit être réduite au profit de mécanismes alignés sur la performance des startups, comme la prise de participation ou les modèles hybrides combinant financement et accompagnement.

Le rapport insiste également sur la nécessité d’une approche centrée sur les besoins des entrepreneurs. Cela implique des programmes plus ciblés, des cohortes homogènes et un suivi de long terme. La mesure de la performance doit évoluer, en intégrant des indicateurs liés à la croissance réelle des entreprises, plutôt qu’à des métriques d’activité. Enfin, l’implication des acteurs privés, notamment des entreprises et des investisseurs, apparaît comme un levier essentiel. Leur participation permettrait de renforcer l’orientation business des programmes et d’améliorer l’accès des startups aux marchés et aux financements.

Une remise en question du modèle dominant de l’innovation en Afrique

Le rapport de Digital Africa et Sendemo met en évidence une réalité souvent occultée : la multiplication des structures d’accompagnement ne garantit pas la création de valeur. Elle peut, au contraire, produire un effet inverse en dispersant les ressources et en entretenant des modèles inefficaces.L’enjeu pour les écosystèmes africains n’est plus d’augmenter le nombre d’incubateurs, mais d’améliorer leur qualité et leur pertinence. La capacité à générer des entreprises solides, capables de se développer à grande échelle, dépendra moins du volume de dispositifs que de leur alignement avec les exigences du marché.

La question posée dépasse le cadre des structures d’accompagnement. Elle interroge la manière dont les politiques publiques, les bailleurs de fonds et les acteurs privés conçoivent le développement entrepreneurial. Le passage d’une logique de volume à une logique d’impact constitue désormais une condition nécessaire pour transformer le potentiel technologique du continent en résultats économiques tangibles.

Consultez le rapport complet ci-après :

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