L’année 2025 restera comme un millésime à part dans l’histoire récente de l’écosystème startup MENA. Après deux années de ralentissement marqué, le marché affiche un rebond spectaculaire : 647 startups ont levé 7,5 milliards de dollars, soit une progression de 225 % par rapport à 2024. Le chiffre est impressionnant, presque déroutant. Mais il serait trompeur de s’arrêter à ce seul indicateur. Car cette croissance s’accompagne d’un signal tout aussi massif : la dette représente à elle seule près de 4 milliards de dollars, répartis sur seulement 34 opérations.
C’est précisément à cet endroit que commence l’analyse. L’année 2025 ne raconte pas uniquement un « retour » de l’investissement après une période de prudence. Elle raconte une transformation beaucoup plus profonde : transformation de la nature du capital mobilisé, transformation des profils d’entreprises financées, et transformation des logiques de sélection des investisseurs. Autrement dit, le volume est de retour, mais les règles du jeu ont changé.
Une reprise réelle, mais irrégulière et très concentrée
Première leçon : la région a retrouvé de la vitesse, mais la cadence n’a pas été régulière. L’activité 2025 s’est concentrée sur quelques fenêtres temporelles très précises. Le second semestre à lui seul totalise 5,7 milliards de dollars levés, contre à peine 2 milliards sur les six premiers mois de l’année. Le troisième trimestre ressort comme la séquence dominante : 4,5 milliards de dollars levés en seulement trois mois, sur 180 transactions.
À l’inverse, la première moitié de l’année se distingue par un plus grand nombre d’opérations, mais pour des montants nettement inférieurs. Le marché a donc fonctionné par à-coups : beaucoup d’initiatives, une activité entrepreneuriale soutenue, mais des décaissements massifs concentrés sur un nombre limité d’entreprises, à des moments précis.
Cette lecture temporelle est essentielle, car elle révèle une logique d’arbitrage de la part des investisseurs. En 2025, le capital n’a pas été diffusé progressivement dans l’écosystème. Il a été mobilisé de manière sélective, souvent tardive, en faveur d’entreprises dont la trajectoire était déjà largement validée.
Tableau – Indicateurs globaux de l’investissement startup MENA
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Indicateur |
2024 |
2025 |
Évolution |
|
Montant total levé |
2,3 Md USD |
7,5 Md USD |
+225 % |
|
Nombre de startups financées |
701 |
647 |
–7,7 % |
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Nombre total de deals |
781 |
647 |
–17 % |
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Part de la dette |
marginale |
4 Md USD |
montée structurelle |
|
Montant hors dette |
— |
+77 % |
progression réelle |
Ce tableau synthétise une réalité clé : la croissance des montants ne s’accompagne pas d’une augmentation du nombre de bénéficiaires. Au contraire, le nombre de startups financées recule, tout comme le nombre total de transactions. La croissance de 2025 est donc une croissance par la taille, et non par l’élargissement de la base entrepreneuriale financée.

La dette, symptôme et moteur du nouveau cycle
Deuxième leçon majeure : la dette devient un pilier structurant du financement startup en MENA. En 2025, elle représente plus de la moitié des montants investis. Ce basculement n’est pas anodin. La dette ne joue pas le même rôle que les fonds propres. Elle n’est pas destinée à absorber le risque d’exploration ou d’expérimentation produit. Elle sert à financer l’expansion, la trésorerie, la croissance opérationnelle, parfois des activités directement liées au crédit ou au paiement.
Ce type de financement favorise mécaniquement des entreprises déjà structurées : gouvernance solide, revenus récurrents, capacités de remboursement, maîtrise du risque. Autrement dit, la dette agit comme un filtre. Elle accélère les trajectoires des entreprises les plus matures, mais elle laisse de côté une grande partie du tissu entrepreneurial, encore dépendant de l’equity classique.
Il serait toutefois réducteur de conclure que la hausse 2025 est purement artificielle. Même en excluant la dette, l’investissement en fonds propres progresse fortement sur un an. Cette progression traduit un retour de la confiance, mais une confiance plus exigeante, plus disciplinée, moins tolérante à l’incertitude.
Troisième leçon : la concentration du capital atteint un niveau rarement observé dans la région. Une poignée de méga-deals a suffi à remodeler l’ensemble de l’année. Des opérations de plusieurs centaines de millions, voire de plusieurs milliards de dollars, ont tiré les statistiques vers le haut. Le risque n’est pas de nier ces réussites, mais de les confondre avec la santé moyenne de l’écosystème.
Tableau – Répartition du financement par stade de maturité
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Stade |
Nombre de deals |
Montant levé |
|
Early stage |
486 |
1,3 Md USD |
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Series B |
17 |
636,8 M USD |
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Late stage |
44 |
1 Md USD |
|
Dette |
34 |
4 Md USD |
Ce tableau met en évidence un paradoxe structurant. L’early stage domine très largement en volume de transactions : la région regorge d’initiatives, de projets, d’équipes. En revanche, l’accès à la croissance reste extrêmement sélectif. Les Series B sont rares, les tours late stage encore plus. La dette compense partiellement ce déficit, mais uniquement pour des entreprises déjà proches d’une logique quasi-financière.
Deux marchés coexistent désormais en MENA
À ce stade, une lecture s’impose : en 2025, deux marchés coexistent au sein de l’écosystème startup MENA. D’un côté, un marché large, foisonnant, composé de centaines de startups early stage, actives, innovantes, mais confrontées à des tickets modestes et à des cycles de décision plus longs. De l’autre, un marché étroit, très capitalisé, où évoluent quelques champions capables d’absorber des montants considérables, souvent via des instruments de dette.
Cette dualité n’est pas nécessairement négative. Elle est même le signe d’une maturation partielle de l’écosystème. Mais elle pose une question stratégique centrale : comment permettre à davantage d’entreprises de franchir le cap entre ces deux mondes ? Comment transformer un tissu entrepreneurial dense en un vivier de scale-ups capables de structurer durablement l’économie régionale ?
Une géographie du capital toujours dominée par le Golfe
Le profil des investisseurs renforce cette lecture. Les acteurs régionaux restent les plus actifs, avec plus de 60 % des transactions réalisées. L’Arabie saoudite s’impose comme la première source de capital régional, reflet d’une stratégie volontariste assumée : fonds souverains, fonds شبه-publics, instruments d’investissement alignés sur des priorités nationales.
Dans le même temps, l’intérêt international progresse sensiblement. Les investisseurs basés aux États-Unis apparaissent comme les plus actifs hors région. Ce signal est important : il indique que la thèse MENA commence à s’intégrer plus systématiquement dans les portefeuilles globaux, non plus comme une périphérie exotique, mais comme un marché capable de produire des trajectoires industrielles crédibles.
La carte pays reste néanmoins très hiérarchisée.
Tableau – Classement des pays MENA par financement startup
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Rang |
Pays |
Montant levé |
Startups financées |
|
1 |
Arabie saoudite |
5 Md USD |
211 |
|
2 |
Émirats arabes unis |
2 Md USD |
218 |
|
3 |
Égypte |
263 M USD |
89 |
|
4 |
Maroc |
37,9 M USD |
23 |
L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis évoluent dans une autre dimension. L’Égypte consolide sa position de pilier nord-africain. Le Maroc, en quatrième position, franchit un seuil symbolique : il existe désormais dans la cartographie régionale de l’investissement.

Fintech, proptech, IA : ce que finance réellement le marché
Sur le plan sectoriel, 2025 laisse peu de place au doute. La fintech domine largement, captant à elle seule plus de la moitié des montants investis. Cette domination s’explique moins par l’effet de mode que par la nature des modèles financés : paiement, crédit, BNPL, plateformes financières intégrées. Autant de segments où la dette joue un rôle clé et où les trajectoires de revenus sont rapidement lisibles.
Tableau – Répartition sectorielle des financements
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Secteur |
Montant levé |
Part du total |
|
Fintech |
4,3 Md USD |
58 % |
|
Proptech |
1 Md USD |
13 % |
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E-commerce |
372,5 M USD |
5 % |
|
Deeptech |
281 M USD |
4 % |
|
SaaS |
256 M USD |
3 % |
|
Intelligence artificielle |
147,5 M USD |
2 % |
La proptech arrive en deuxième position, mais là encore, la concentration est forte. Quelques opérations de très grande taille suffisent à propulser le secteur dans le haut du classement. Plus en retrait, le deeptech, le SaaS et l’intelligence artificielle dessinent une autre trajectoire : moins spectaculaire en valeur, mais potentiellement plus structurante à long terme.

B2B et hybridation : la recherche de prévisibilité
L’analyse des modèles économiques confirme une inflexion nette. Le capital privilégie les startups B2B et les modèles hybrides.
Tableau – Répartition selon le modèle économique
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Modèle |
Montant levé |
Nombre de deals |
|
B2B |
2,8 Md USD |
383 |
|
B2C |
1,9 Md USD |
172 |
|
Hybride B2B/B2C |
2,7 Md USD |
86 |
Ce basculement traduit une recherche de visibilité : revenus récurrents, contrats, marges plus lisibles. Les plateformes capables de capter à la fois la valeur côté entreprise et l’adoption côté utilisateur apparaissent comme les plus résilientes dans un environnement post-euphorique.

Les exits, indicateur clé de maturité
Autre signal structurant de 2025 : la reprise des sorties. Le nombre d’acquisitions progresse fortement sur un an.
Tableau – Activité de fusions-acquisitions
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Indicateur |
2025 |
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Nombre total d’exits |
66 |
|
Évolution annuelle |
+54 % |
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Secteur dominant |
Fintech |
|
Pays le plus actif |
Émirats arabes unis |
|
Exits recensés au Maroc |
1 |
Cette dynamique confirme que certaines startups atteignent désormais un niveau de maturité suffisant pour intéresser des acquéreurs stratégiques. Mais elle reste concentrée sur les marchés les plus avancés.
Maroc : reconnaissance régionale, défi structurel
Le Maroc occupe une place singulière dans ce paysage. Avec 37,9 millions de dollars levés par 23 startups, il se positionne comme le quatrième écosystème le plus financé en MENA.
Tableau – Indicateurs clés Maroc
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Indicateur |
Donnée 2025 |
|
Montant levé |
37,9 M USD |
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Startups financées |
23 |
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Rang MENA |
4ᵉ |
|
Exits |
1 |
Ce rang constitue un signal positif. Il traduit une capacité à faire émerger des projets finançables et à capter une partie du capital régional. Mais il met aussi en lumière un enjeu central : le changement d’échelle. Le Maroc ne manque pas de startups. Il manque de trajectoires complètes, capables de relier amorçage, croissance et sortie.
L’année 2025 ne sacralise pas le Maroc. Elle lui adresse un message clair : le pays est désormais visible. La phase suivante consistera à transformer cette visibilité en profondeur, en champions régionaux, en mécanismes de sortie. C’est à ce prix que la croissance cessera d’être statistique pour devenir systémique.
Consultez le rapport complet ci-après :